Femme battante: qui était  l’afro-feministe Funmilayo Ankikulapo Kuti?

Funmilayo Ankikulapo Kuti est bien la mère du légendaire Fela Kuti. Néanmoins, au-delà du fait qu’elle est la génitrice du père de l’afrobeat, Funmilayo Ankikulapo Ransome Kuti fut une femme politique, une militante des droits des femmes et une figure influente qui marqua l’histoire de son pays le Nigeria ainsi que celle de l’Afrique.

Funmilayo

Funmilayo

Née Francis Abigail Olufunmilayo Thomas le 25 octobre 1900 à Abeokuta, Funmilayo Anikulapo Ransome Kuti fut élevée dans une famille chrétienne  appartenant à la tribu egba (de l’etnie yoruba), par une mère couturière et un père planteur, descendant d’un ancien esclave originaire de Sierra-Leone.  Entre 1914 et 1917, elle fut la première étudiante féminine de l’Abeokuta Grammar school. Puis de 1919 à 1923, elle séjourna en Anglettere pour terminer son cursus académique. Durant ses années d’études, elle y découvrit le socialisme et l’anticolonialisme.

A son retour au Nigéria, elle devint enseignante et prit la direction de l’école des filles de Abeokuta. De plus, elle abandonna ses prénoms chrétiens (Frances Abigail) et raccourcit son prénom yoruba en Funmilayo. Elle privilégia l’usage de sa langue maternelle le yoruba au détriment de l’anglais, notamment dans ses rapports avec l’autorité coloniale britannique.

En 1925, elle épousa le révérend  Israel Oludotun Ransome-Kuti, qui était également enseignant. Grand défenseur des droits de ses concitoyens, il est l’un des fondateurs de l’Union Nigériane des Enseignants et de l’Union Nigériane des Étudiants. En 1942, Funmilayo créa le Ladie’s Club d’Abeokuta, une association civique et caritative composée de femmes nigérianes lettrées des classes moyennes.

Peu à peu, l’association prit une orientation plus politique et féministe. De plus, sa composition changea également en intégrant des commerçantes, majoritairement pauvres, illettrées et exploitées par les autorités coloniales. Dans son désir de permettre l’émancipation des commerçantes du marché de la ville, Funmilayo Kuti organisa des cours du soir et des ateliers d’alphabétisation afin de permettre à ces femmes de pouvoir se défendre des réquisitions des autorités coloniales.

Quelques années plus tard, le Ladie’s Club d’Abeokuta devint Abeokuta Women’s Union (AWU), une association moins élitiste et qui mit un point d’honneur à mettre sur le même pied les femmes instruites, analphabètes et des différents groupes ethniques et religieux du pays dans ses instances. L’AWU, qui comptait plus de 2.000 adhérentes, devint un groupe de pression résolument féministe. Il lança une campagne de protestation contre l’impôt sur les femmes commerçantes et le contrôle des prix sur les marchés. En outre, ses revendications portèrent également sur la représentation des femmes des autorités locales et le droit de vote.

En 1945, le Ladie’s Club intervint pour défendre les femmes dont le gouvernement confisquait le riz sans compensations aux commerçantes du marché. Cette action eu un écho retentissant notamment grâce à l’appel lancé dans la presse par l’association, ce qui permit de faire suspendre le contrôle du riz à Abéokuta.

En outre, Funmilayo Kuti mena également en 1946 un bras de fer contre les autorités locales d’Abéokuta et notamment, contre l’Alake (chef) de la ville soupçonné de détourner les réquisitions à son profit. Elle dénonça les abus d’autorité de l’Alake, qui avait été dôté par le Royaume-Uni du droit de collecter l’impôt.

Funmilayo mena en parallèle de la lutte pour l’impôt des femmes, un combat pour le droit de vote des femmes ainsi que leur représentation dans les instances locales. Elle considérait surtout que l’impôt des femmes et le droit de vote de celles-ci étaient intrinsèquement liés avec cette phrase iconique qu’elle scanda lors des diverses manifestations qu’elle mena : « Pas de taxation sans représentation ! » Des milliers de femmes manifestèrent durant des semaines sans relâche devant la demeure du chef en exigeant une représentation dans les autorités locales  ainsi que la suppression des impôts des femmes.

En 1947, devant l’inertie et l’inaction des autorités, le mouvement se radicalisa et multiplia les sit-in, les manifestations et les fermetures de marchés. Les femmes refusèrent également de payer l’impôt sans changement de leur situation. Funmilayo refusa elle aussi de payer l’impôt exigé et fut emprisonnée.

A sa sortie de prison, elle partit à Londres où elle attira l’attention des milieux syndicaux et le gouvernement britannique sur la situation alarmante des femmes de son pays. Elle fut même invitée par le maire de Manchester afin de s’entretenir avec lui de la condition féminine au Nigéria.

Le 3 janvier 1949, après trois années de lutte, l’action menée par Funmilayo Kuti contre les autorités locales concernant l’impôt des femmes prit fin. Le mouvement remportera une victoire avec l’abolition de la taxe ainsi que l’abdiquation du l’Alake. Elles réussirent à décrocher quatre sièges au sein du Conseil intérimaire nouvellement mis en place dont un pour Funmilayo Kuti.

Suite à ses succès importants, l’AWU devint l’Union Nigériane des Femmes qui fut une structure trans-régionale et trans-ethnique avec des sections partout dans le pays.

Au delà de son engagement pour le droit des femmes de son pays, Funmilayo Kuti fut également une militante engagée pour l’indépendance de son pays. En 1953, elle fut la seule femme de la délégation nigériane à la Conférence institutionnelle de Londres chargée de négocier l’accession du Nigéria à l’indépendance. Plus tard, elle fonda la Fédération des femmes nigérianes et noua des liens avec la Fédération démocratique internationale des Femmes, proche des communistes. D’ailleurs, en raison de ses nombreux voyages à Moscou ou Pékin, son visa fut confisqué par les autorités pour la raison suivante : « On peut supposer qu’il est de son intention d’influencer… les femmes avec des idées et des politiques communistes.».  Elle essuya également un refus de visa pour les États-Unis, le gouvernement américain alléguant qu’elle était communiste.

Funmilayo Kuti tentera une expérience en politique au sein du National Council of Nigeria and the Cameroons (NCNC).Malheureusement, son expérience fut de courte durée car elle fut exclue des instances du parti. Elle fonda son propre parti The Commoners’ People’s Party, qui fut dissous l’année suivante.

Le 18 février 1977, Funmilayo Kuti fut défenestrée par des militaires dans sa résidence à Lagos en présence de son fils Fela. Ce dernier s’était attiré les foudres du pouvoir en place, en raison des critiques formulées à son encontre dans ses chansons. Le 13 avril 1978, Funmilayo Kuti  succomba à ses blessures à l’âge de 77 ans.

Celle qu’on surnomma « la Mère des droits des femmes » est une figure majeure du militantisme féminin au Nigéria et sur le continent africain. Son combat infatigable et acharné contre les autorités coloniales pour l’émancipation et l’autodétermination des femmes marqua l’histoire de son pays et influença de manière indélébile la condition de ses contemporaines. De plus, elle n’eut de cesse de lutter sans relâche pour que les femmes nigérianes retrouvent, entre autres, l’influence et le statut qu’elles détenaient à la période pré-coloniale. Le parcours de Funmilayo Kuti est une leçon de courage et de détermination face à l’adversité mais il démontre également l’importance que revêt la lutte pour l’émancipation des femmes en Afrique. Dans un continent, où d’aucuns arguent que le féminisme n’a jamais existé ou n’y a pas sa place, Funmilayo Kuti est la preuve que de tout temps, les femmes africaines ont lutté pour acquérir leurs droits. Elle s’inscrit dans une longue tradition de militantisme et d’activisme féminin sur le continent africain et fait mentir tant les opposants aux mouvements féministes sur le continent que les féministes occidentales qui ont une image misérabiliste des femmes africaines qu’elles ont pour objectif de « sauver ».

Funmilayo Anikulapo Ransome Kuti force le respect. Elle  inspire à saisir avec force et courage  la cause importante des droits des femmes et à lutter sans relâche afin de faire entendre les voix et à oeuvrer pour une société juste et égalitaire.

Source Afrofeminista.com