Jugée pour « crimes contre l’humanité », Simone Gbagbo plaide non coupable

Un large sourire barrait son visage lorsqu’elle est entrée dans la salle d’audience. Simone Gbagbo ne s’attend pourtant à aucune clémence et ne devrait en retour offrir nul repentir. Comme un signe d’avertissement, cinq jours avant l’ouverture, mardi 31 mai, de son procès pour « crimes contre l’humanité » et « crimes de guerre » commis durant la crise postélectorale de novembre 2010 à avril 2011, la Cour suprême ivoirienne avait confirmé sa condamnation à vingt ans de réclusion pour « atteinte à l’autorité de l’Etat ». Le parquet n’avait pourtant requis « que » dix ans, au terme d’un premier procès collectif achevé il y a un an.

Simone Gbagbo

Simone Gbagbo

Cette fois, l’ex-première dame, qui, du temps de sa toute-puissance, suscitait autant de terreur chez ses opposants que d’adoration chez ses partisans, est seule dans le box des accusés et risque la perpétuité. A plus de 5 000 km du palais de justice du Plateau, à Abidjan, où ont débuté ces assises, Laurent Gbagbo, son époux, et Charles Blé Goudé, le fils politique de ce couple forgé dans la lutte contre le régime de Félix Houphouët-Boigny, sont jugés à La Haye depuis quatre mois devant la Cour pénale internationale (CPI). Le pouvoir ivoirien a refusé qu’elle les y rejoigne, malgré les demandes d’extradition répétées de la justice internationale, qui l’a inculpée pour les mêmes faits que ceux reprochés à l’ex-chef de l’Etat et au leader des Jeunes Patriotes.

Des parties civiles « ignorées » par le pouvoir

Si Simone Gbagbo, fervente évangélique, a depuis longtemps remis son destin entre des mains célestes, son avenir proche semble reposer sur une très hypothétique grâce présidentielle. Il y a quelques mois, Alassane Ouattara, celui qu’elle qualifiait de « chef bandit », laissait entendre qu’il ne fallait pas compter sur une mesure d’amnistie à l’égard de celle « qui décidait de tout, car Laurent [Gbagbo] est un faible ». Cinq ans après la bataille pour le pouvoir, qui a fait au moins 3 000 morts, selon les Nations unies, les haines entre les deux camps politiques ne se sont pas effacées.

Avec ce premier procès pour crimes contre l’humanité, le pouvoir ivoirien joue une part de sa crédibilité. Pour justifier son refus de transférer Mme Gbagbo devant la CPI, il a promis un jugement impartial, à même de démontrer que la justice locale n’est pas soumise aux pressions politiques, et s’est engagé à juger tous ceux soupçonnés de crimes, y compris dans le camp des vainqueurs. Ces promesses attendent pourtant d’être concrétisées et les conditions d’ouverture du procès de la « dame de fer » ivoirienne suscitent des inquiétudes.

Sans surprise, les avocats de la défense ont déjà dénoncé un « procès politique ». « L’instruction a été bâclée, faite uniquement à charge. Il n’y a pas eu de rapport d’autopsie des victimes, aucune analyse balistique. Mme Gbagbo est déjà condamnée, mais uniquement sur la base de déductions », s’indigne Me Ange-Rodrigue Dadjé, l’un de ses avocats. Plus gênant pour Abidjan, trois organisations de défense des droits humains, parties civiles et représentant plus de 250 victimes, ont annoncé, à la veille de l’ouverture des audiences, qu’elles refuseraient le rôle de « caution ».

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« Nos droits ont été violés de manière flagrante. Des actes de procédure ne nous ont pas été notifiés. Nous avons été ignorés au point que nous n’avons pas pu nous entretenir avec ceux que nous défendons. Le 26 mai, on m’a juste convoqué pour me dire que le procès allait commencer le 31. C’est comme si l’on nous demandait de servir de vernis de légalité », s’insurge Me Yacouba Doumbia, le président du Mouvement ivoirien des droits de l’homme.

« C’est la philosophie générale de ce procès qui nous dérange, poursuit Florent Geel, de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme. Pour répondre aux demandes de la CPI, le pouvoir organise un procès en urgence, qui risque de déboucher sur une condamnation par défaut de Simone Gbagbo, alors que celui-ci aurait pu permettre de décrypter comment le système Gbagbo a dérivé vers la répression de l’ensemble d’une population pendant la crise. »

« Organisation de la répression »

Incarnation de la ligne la plus inflexible du régime Gbagbo, l’ancienne première dame a déjà vu son nom associé aux « escadrons de la mort », à la disparition, en 2004, du journaliste Guy-André Kieffer, mais, jusque-là, aucun de ces soupçons n’a été étayé. A travers ce procès, l’accusation devra, selon l’ordonnance de renvoi, prouver que Simone Gbagbo était « le membre le plus influent » d’une « cellule de crise qui se réunissait dans la résidence présidentielle et constituait l’organe chargé de la planification et de l’organisation de la répression ».

Les enquêteurs ivoiriens ont régulièrement travaillé avec ceux de la CPI et ce sont pour l’essentiel les mêmes crimes que ceux imputés à Laurent Gbagbo et à Charles Blé Goudé par la justice internationale, qui sont reprochés à Mme Gbagbo : la répression, le 16 décembre 2010, d’une marche de militants d’Alassane Ouattara sur la Radio-Télévision ivoirienne qui a « fait des morts et de nombreux blessés » ; la mort, le 3 mars 2011, de sept femmes réclamant le départ de l’ex-président à Abobo ; et le bombardement de cette même commune d’Abidjan, deux semaines plus tard, par les forces armées loyales à l’ancien pouvoir. Simone Gbagbo est également soupçonnée de contacts avec « une société marchande d’armes » et d’avoir « exercé une mainmise sur les médias d’Etat (…) pour véhiculer le message de haine à l’égard de tous ceux qui s’opposaient au maintien au pouvoir de son époux ».

Simone Gbagbo plaide non coupable. Face aux enquêteurs, elle a nié être intervenue dans la gestion du pouvoir  et a soutenu que son rôle de première dame se limitait à être l’épouse du président de la République. Un président qui, selon elle, a été choisi par Dieu pour diriger la Côte d’Ivoire et dont les opposants ne pouvaient donc être que des « démons ».

lemonde.fr