Stérilité masculine : les femmes, victimes collatérales

Adama Hawa Sow

Adama Hawa Sow

La jeune Adama Hawa Sow, qui ne s’attendait pas à un spectacle qui lui couterait beaucoup d’ancre, part entretenir ses cheveux et revient avec un panier de mots. Voici ce qu’elle nous a apporté de chez sa coiffeuse, publié sur son blog, adamasoumbou.wordpress.com, lisez !

« Quand j’ai envie de « tuer » le temps ou réfléchir, je vais me poser dans l’une des Blue zone de la capitale pour lire et écouter de la musique ou dans une pâtisserie. Ce week-end, j’ai dérogé à la règle et décidé de changer cette routine. Je me suis ainsi rendue chez une amie pour filer mes cheveux. Sur place, 6 jeunes dames, assises à la véranda et qui échangeaient. Au menu de la discussion : la polygamie, l’excision, des astuces sur comment garder un homme, etc…La discussion allait bon train jusqu’à ce que 2 femmes restées de marbre tout ce temps décident d’introduire le sujet de la stérilité masculine dans les échanges. Soudain, tous les regards sont devenus crispés et un lourd silence retentit. Le sujet est tabou et à la base de l’enfer que vivent beaucoup d’épouses. D’ailleurs, il était aisé de voir avec quelle envie chacune voulait en parler, partager son expérience, son vécu…

Dans la société guinéenne en générale, il est plus aisé de parler de la stérilité des femmes que celle des hommes. Le fait de l’évoquer est considéré par certains comme une atteinte à la dignité et à la virilité de la gent masculine.

Dans les familles, il est inconcevable qu’une femme, après des années de mariage, ne puisse pas donner un enfant à son époux. Celles qui tardent à concevoir sont victimes de toutes sortes d’ignominies et souvent pointées du doigt par leurs belles-familles. Elles souffrent le martyr en silence, n’osant pas évoquer cette question de stérilité masculine. Aux yeux de la société ce sont elles les fautives par ricochet les seules à blâmer. Pour certaines familles, un homme ne peut pas être stérile lorsque toute son ascendance est féconde.

Certains hommes même étant au courant de leurs situations se refusent (gêne ou lâcheté ?) à l’avouer à leurs parents ou à suivre des traitements par pure autolâtrie. Ils choisissent de donner leurs conjointes en pâture.

Quoi que différentes notamment du point de vue physique, les deux dames dont je parle plus haut avaient néanmoins quelque chose de fâcheux en commun : Partager la vie avec un homme stérile.

D’abord, la première, K.D, la quarantaine révolue, est de teint noir et grande de taille, avec un beau sourire qui laisse apparaître sa belle dentition. Mariée à un cousin depuis près de 13 ans, elle a vu son rêve de devenir mère se  briser 3 ans juste après son mariage, lorsque son époux lui avoua tout de go sa stérilité. C’est avec une gorge nouée, les yeux embués de larmes qu’elle en parle aujourd’hui encore :

« Après mes 3 premières années de mariage, ne parvenant toujours pas à faire d’enfants malgré tous les traitements et examens subis qui affirmaient que je n’avais aucun problème à concevoir ; et face à mon obstination de savoir le pourquoi, mon mari m’avoua qu’il est stérile et que je ne porterai jamais ses enfants. Quelques temps après des tests confirmèrent cette annonce.  J’étais partagée entre l’amour que je lui porte et ce désir ardent d’être mère. L’attitude de mes belles-sœurs qui ont commencé à me mener la vie dure n’arrangeait pas les choses. Elles me lançaient tout le temps des propos injurieux. J’étais devenue la risée de tout le monde, mais mon devoir de femme et les exigences de la tradition m’empêchaient de révéler la vérité. Elles ont voulu lui trouver une autre épouse pensant qu’il pouvait avoir d’enfants ailleurs. Face à son refus, elles ont rejeté la responsabilité sur moi en disant que je l’avais ensorcelé. Je portais ce poids sur le cœur, supportais les sarcasmes de la société, les insanités verbales de mes belles-sœurs. Dieu seul sait le nombre de nuits blanches que j’ai passé à l’implorer afin qu’un miracle se produise. »

Aujourd’hui, K.D a un enfant adoptif âgé de 7 ans et vit bien avec son époux. Pour elle son désir de porter un enfant issu de ses entrailles ne se réalisera jamais car ayant fait le choix de rester auprès de son époux malgré tout.

Si K.D a su supporter les ignominies et les gouailleries de ses belles-sœurs tel n’a pas été le cas de M.S, la trentaine bien révolue. Après 6 ans de mariage et ne pouvant plus supporter la pression sociale, les exigences des deux familles et le refus de son époux de suivre un traitement, elle a décidé de divorcer. Pour elle, il est mieux de vivre avec le statut de célibataire ou de femme divorcée que de vivre sous le toit d’un homme stérile et subir toutes ces brimades.

A la fin de ses récits, tout l’auditoire avait les larmes qui coulaient et fort intérieurement je priais Dieu afin qu’Il mette les autres femmes à l’abri de ce supplice. Mais je sais qu’il est vain d’entretenir une illusion. Des victimes de cette attitude sociale très partagée, il y en aura toujours, hélas. Je suis restée admirative face à l’intrépidité de dame K.D qui, malgré les coups de la vie, ne s’est pas laissée aller à la dépression et a accepté son destin.

La facilité d’expression, cette liberté de ton de ces dames sur un sujet « défendu » en public m’a charmé.

A la base, j’étais partie pour changer d’air et filer mes cheveux, mais je suis rentrée avec des enseignements. Cette journée fut pour moi un moment de partage d’émotions intenses. Alors je pose cette question qui me turlupine l’esprit :

A la place de ces femmes, combien d’hommes auraient supporté une femme stérile sans se remarier ? » Adama Hawa Sow bloggeuse.